Le Forem sous pression?

Dans notre Caips Infonet n°219, nous relayions les critiques des médias à l’égard du Forem pour sa politique de contrôle de disponibilité des chômeurs. Cette fois, c’est l’audit externe, commandé par la ministre wallonne de l'Emploi et de la Formation, Eliane Tillieux, au consultant PricewaterhouseCoopers (PwC), qui a suscité les réactions de la presse suite à un bilan critique portant sur les 5 dernières années. Cet audit coïncide avec l’adoption du nouveau plan de gestion, qui porte sur la période 2017-2022… Quelles sont les premières réactions du côté du secteur de l’insertion socio-professionnelle ?

Les opérateurs de l’insertion socioprofessionnelle se sont en général, montrés peu surpris par les conclusions de l’audit relayées par la presse. Quelles sont ces dernières ? Le Forem « n'aurait pas atteint l'ensemble des objectifs fixés par le contrat de gestion 2011-2016 ». Plus particulièrement, l'accompagnement des demandeurs d'emploi se révèle en deçà des prévisions, avec une diminution entre 2012 et 2015 des personnes prises en charge de 108.741 à 89.556, soit une baisse de 17,64 %. Sur la même période, l'accompagnement individualisé a connu une érosion du même ordre, soit 15,72 %. Le nombre de demandeurs d'emploi ayant bénéficié d'une formation du Forem a lui aussi baissé dans le même temps, de 41.492 à 37.822 personnes, soit une baisse de 8,85 %. Un autre objectif, celui de la création d'un « dossier unique » par demandeur d'emploi a pris du retard, note l'audit. Il devait faciliter la connexion entre le demandeur d'emploi, les employeurs et donc le Forem, mais il n'en est encore qu'au stade de la conception. Le développement des services à distance ne semble pas réellement avoir évolué non plus. Le rapport met en cause une proportion trop élevée de travailleurs affectés à des tâches de support aux dépens des métiers de base centrés sur les demandeurs d’emplois, les travailleurs et les employeurs.

Ce constat plutôt négatif s'expliquerait selon les médias par la réorganisation interne liée au transfert de compétences. « Cette évaluation est critique mais dans le sens noble du terme. Elle montre que l'énorme paquebot qu'est le Forem a manœuvré même s'il reste des choses à faire », en raison notamment des modifications imposées par la 6e réforme de l'Etat, a déclaré à ce propos la ministre wallonne de l'Emploi, Éliane Tillieux. L’administratrice générale, Marie-Kristine Vanbockestal, s’est montrée comme à son habitude plus explicite et a mis en cause des objectifs irréalistes parce que trop ambitieux ainsi que des moyens insuffisants. « Ce contrat a été négocié avant ma propre prise en charge, et les négociateurs du contrat [de gestion] de l'époque avaient fixé des objectifs bien trop élevés en termes de production, alors même qu'ils prévoyaient une réforme en profondeur du Forem plus l'arrivée de la sixième réforme de l'Etat. A côté de cela, d'autres observateurs diront que le Forem a bien intégré cette sixième réforme de l'Etat, et qu'il a été performant. (…) Deuxièmement, nous venons de vivre trois années de réduction budgétaire de 10% sans avoir licencié le moindre personnel ». « Nous avons atteint de très nombreux objectifs, dans un contexte de restriction budgétaire de 10 % en trois ans et sans avoir licencié du personnel. Nous avons notamment mis en œuvre totalement la 6e réforme de l’Etat et intégré au 1er janvier 2016 l’ensemble des nouveaux collaborateurs venus du fédéral. »

Ces résultats mitigés étaient pourtant prévisibles. On se rappellera qu’au moment de l’adoption du contrat 2012-2016, les syndicats s’y étaient opposés. Sa signature avait eu lieu également un mardi, le 13 septembre 2011. André Antoine (cdH), le ministre wallon qui avait alors la tutelle sur l’organisme d’intérêt public, avait connu un accueil chahuté à son siège central, à Charleroi, de la part des syndicats. Après de nombreuses rencontres infructueuses avec le ministre et son entourage, ceux-ci dénonçaient le montant de la dotation prévue, l’estimant insuffisante ; de ce fait, ils craignaient une augmentation démesurée de la charge de travail des travailleurs ou un appauvrissement des services rendus aux demandeurs. Plusieurs manifestations s’en étaient suivies… Pour Thierry Bodson de la FGTB, le budget 2012 du Forem laissait alors entrevoir un trou 40 millions d'euros. Pour le combler, il prédisait que l'institution allait être obligée de toucher aux montants attribués pour les emplois APE, pour la formation ou pour le personnel. On ne pourra pas reprocher un manque de clairvoyance tant à la FGTB qu’à la CSC sur ce coup la…

Depuis, les restrictions budgétaires sont passées par là, ce qui n’a fait qu’aggraver bien entendu une situation mal engagée comme pour mieux confirmer cette analyse, voire cette prédiction. Comme l’a rappelé avec un bel esprit d’à-propos son administratrice générale, le Forem a vu son enveloppe rabotée de plus belle et à plusieurs reprises, sans révision en conséquence de son contrat. Ces objectifs sont devenus irréalisables à commencer par ceux relatifs à l’accompagnement des chercheurs d’emplois avec des conseillers référents largement insuffisants en nombre et en qualité… Sur le terrain, on n’a pu que constater les dégâts : adressages inexistants ou non pertinents, orientations professionnelles inadéquates ou surréalistes, gestion administrative fantaisiste, ... Nos collègues du service public wallon de l’emploi s’affairent à tenter de compenser un manque désolant de moyens tandis que les usagers trinquent…

En l’absence de moyens supplémentaires, une piste pourrait consister à modifier le décret relatif à l’accompagnement individualisé des demandeurs d’emploi et au dispositif de coopération pour l’insertion de 2012. Celui-ci péche - on l’a déjà souligné - par l’absence de priorisation de son public. Il serait plus que temps de prendre conscience de la nécessité de renforcer et individualiser l’accompagnement des publics les plus éloignés de l’emploi. Comme le soulignait encore récemment Thierry Bodson, quel est l’intérêt pour la collectivité de mettre des moyens à suivre un ingénieur informaticien qui a plus de facilités de trouver un emploi ? En situation de pénurie des finances publiques, c’est plutôt vers un demandeur d’emploi fragile qu’il faut orienter les ressources disponibles.

Le nouveau contrat de gestion liant pour cinq ans le Forem au gouvernement wallon a été officiellement signé le mardi 7 mars matin à Namur. Pourra-t-il faire mieux ? Difficile de se prononcer en l’absence de texte à notre disposition. Les objectifs auraient été réajustés à la baisse. Dans la dernière news letter « L’Echo » de la FGTB, Renaud Bierlaire nous en dit plus sur son contenu après des négociations qui ont démarré le 12 décembre 2016. « Si le nouveau contrat de gestion s’inscrit dans la continuité du précédent et est donc plus condensé, il n’en est pas pour autant dépourvu d’ambitions. Celles-ci se sont prioritairement concentrées sur les éléments pour lesquels une évolution était attendue de la part du Forem. A cela s’ajoute évidemment la concrétisation de l’intégration des compétences transférées dans le cadre de la 6ème réforme de l’Etat ». Selon la ministre Tillieux « Le nouveau contrat de gestion se base sur les critiques et y répond ». « Plus concis et plus transparent sur ses objectifs », le texte s'inscrirait également « dans la continuité » du contrat précédent « afin de terminer ce qui a été commencé ». Il se base en outre sur une exigence de « résultats tangibles » tout en poursuivant l'harmonisation des quatre directions territoriales. On demande à voir. Et on aimerait y croire…

Disons-le tout net : ce serait plus convaincant si le Forem occupait enfin les 650 conseillers référents prévus depuis…2013, et les avait toutes et tous préalablement dotés d’une solide formation. Cette dernière doit leur permettre de faire face aux exigences de ce qui est un nouveau métier au Forem de l’aveu même de ses propres dirigeants… Ce serait encore plus crédible si le Forem montrait aussi, par exemple, des signes de mobilisation pour tendre à respecter les conclusions des Assises de l’insertion (voir à https://assisesdelinsertion.files.wordpress.com/2016/03/20160126-mail-actes-assises-pdf-vf-basse-def.pdf). Celles-ci ont déterminé un cadre minimum pour un accompagnement de qualité en Wallonie après une large consultation de tous les dispositifs du secteur de l’insertion socioprofessionnelle. Là aussi, on attend un signe claire du cabinet de la ministre ou du service public wallon de l’emploi… Chiche ? Cap ou pas cap ?

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