Les exclus du chômage se sentent victime d'une injustice

Les résultats d'une étude de l'Université catholique de Louvain (UCL), à la demande de l'Observatoire bruxellois de l'emploi d'Actiris, ont été diffusés fin avril et ont été largement commentés dans la presse. Il y a de quoi… Les chercheurs concluent à un échec « sans appel » de la politique d'activation de la recherche d'emploi pour cette catégorie de demandeurs d'emploi et proposent des changements dans le cadre de la régionalisation.

Les chercheurs du GIRSEF (UCL), en collaboration avec le Centre de Sociologie des Organisations (CSO) de Sciences-Po Paris, ont interviewé 55 personnes. Celles-ci ont été exclues soit des allocations d’insertion à la suite de l'entrée en vigueur de la limitation des allocations d'insertion à trois ans décidée en 2012, soit suite aux évaluations négatives du comportement de recherche d’emploi (procédure dite « DISPO Classique »). Six mois à un an après leur exclusion, ces personnes disent vivre cette sanction comme une injustice et la contestent. Les institutions auxquelles elles ont été confrontées sont jugées froides, imperméables à leurs vécus individuels et ayant des pratiques non respectueuses des possibilités d’emplois qui leur sont accessibles.

Les chercheurs concluent à un échec « sans appel » de la politique d'activation de la recherche d'emploi pour cette catégorie de demandeurs d'emploi et proposent des changements dans le cadre de la régionalisation.

Les observations, analyses, recommandations et conclusions de cette étude rejoignent les nôtres…

D'après les enquêteurs, la manière dont la recherche d'emploi est définie par les autorités est inadéquate par rapport à la réalité vécue par les chercheurs d'emploi victimes d’une exclusion: « La plupart des personnes exclues ne passent pas leur journée devant un ordinateur à envoyer des CV pour ensuite passer des entretiens comme le voudraient les autorités. Généralement, ces personnes recherchent des emplois non qualifiés où le système est tout autre. On trouve par le bouche à oreille, en passant démarcher directement les potentiels employeurs, en faisant d'abord ses preuves bénévolement ou sans être déclaré. Ce qu'elles ne peuvent évidemment pas dire aux personnes qui les contrôlent », commente ainsi Marc Zune, chercheur de l'UCL cité dans les médias. Magasinier, porteur de bagages, laveur de vitres, vendeur de glaces, caissière…: ces emplois occupés par les exclus du chômage avoisinent une soixantaine de fonctions différentes. Ces emplois sont rarement pris en compte par les personnes chargées de l’accompagnement alors que les parcours professionnels observés sont fait de contrats temporaires et fragiles entrecoupés de périodes de non emploi.

Lorsqu’elles étaient chômeuses, les personnes interrogées développaient une double stratégie: remplir les conditions pour conserver leur statut de chômeur tout en sachant qu’elles ne peuvent pas aboutir et chercher de façon « informelle », via des intermédiaires, soit la stratégie la plus efficace selon eux. Ce constat questionne les pratiques d’accompagnement actuelles qui adoptent des techniques adaptées pour des personnes qui ont des atouts à valoriser sur leur CV comme des diplômes, la maîtrise des langues, une expérience,... Une modélisation standardisée du marché du travail, une ligne de gestion universelle et homogène sont inadaptées à un marché du travail multiple.

A côté d’une impression de rejet, faut-il s’étonner que les chercheurs ont constaté un sentiment - tout à fait contradictoire - de soulagement chez les personnes interviewées lors de leur exclusion. Cette domination institutionnelle devenait insupportable pour eux ; ils ne pouvaient rien faire avec ces rendez-vous et ces exigences auxquels ils ne croyaient pas.

« L'échec de cette politique d'activation de la recherche d'emploi est sans appel pour cette catégorie de demandeurs d'emploi car il écarte du chômage des personnes qui sont encore inscrites dans le travail, qui se définissent encore comme travailleurs », rapportent les chercheurs. Ces personnes avaient en effet, intégré un modèle économique fait de petits boulots et de périodes de chômage se succédant. Elles avaient un lien évident avec le monde de l’emploi. « Bénéficier des allocations d’insertion avait un sens pour les personnes interrogées. Cela représentait un statut – être inscrit au chômage signifie être considéré comme un travailleur – et une source de revenu permettant d’équilibrer une instabilité professionnelle et pécuniaire ». Les exclure du chômage a eu un effet contradictoire par rapport aux objectifs annoncés : elles ont brutalement rompu ce lien avec l’emploi ! Aucune autre solution n'est automatiquement mise en place par les services publics, constatent les chercheurs. Il revient alors à chaque exclu, la responsabilité de trouver une solution. Le recours au CPAS est possible mais souvent vécu comme dégradant et dévalorisant. Par ailleurs, certains n’y ont tout simplement pas droit, comme les cohabitants.

Les chercheurs ont observé des trajectoires diverses face à la nécessité pour ces personnes de s’adapter à cette nouvelle situation. Selon Le Soir des 29 et 30 avril et du 1er mai, ils proposent de distinguer quatre types de repositionnement. Certains conservent l’objectif de se faire recruter, avec l’emploi salarié comme horizon d’attente. D’autres expriment le désir de se mettre à leur compte. Mais « l’exclusion accentue encore les inégalités entre ceux qui ont suffisamment de ressources – contacts, vie sociale, capacités personnelles – pour monter un vrai projet et ceux qui cultivent encore des rêves, mais n’arrivent plus à trouver aucun support qui permettrait de les faire avancer sur ce chemin », commente Marc Zune. Troisième « stratégie » : la débrouille. « Certains vendent leurs économies, leurs meubles, revendent tout, font des jeux télé, des concours pour essayer de gagner un peu d’argent. Ils rentrent dans des modes de vie marginaux, avec des systèmes d’entraide, etc. » D’autres acceptent de jouer le jeu : ils perçoivent un revenu d’intégration mais s’investissent dans ce qui les épanouit. Enfin, dernière trajectoire : le repli. « Des jeunes qui vivent chez leurs parents par exemple et s’enferment dans un processus de désocialisation. C’est un profil très inquiétant : on ne sait pas où ça peut les mener. »

Le rapport met en évidence que l’exclusion ne semble pas provoquer un rebond ou une activation : « Très peu d’interviewés ont cherché à contester la décision d’exclusion. Le sentiment partagé est celui d’une quasi-impossibilité de faire valoir ses droits ou d’infléchir les décisions de l’ONEm, ce qui se traduit par un nombre faible de recours, de protestations, de mobilisations », « Ceci peut conduire à des intériorisations des décisions et un sentiment d’isolement et de culpabilisation, renforcé par le fait que l’exclusion ne s’accompagne pas d’une possibilité de prise de parole ». Autre argument qui ne résiste pas à l’analyse, selon les sociologues : l’idée selon laquelle ces mesures auraient exclu des profiteurs du système. Les individus qui fraudent doivent avoir des ressources suffisantes pour échapper aux contrôles. En réalité, si une part de cette population travaille de façon informelle, c’est avant tout de la « débrouille ». La conclusion est sans appel, selon les spécialistes : s’il existe des « chômeurs profiteurs », ils ont réussi à passer entre les mailles du filet.

Les observations de l’étude rejoignent les constats et revendications de notre secteur. Il faut revoir les méthodes d'évaluation de recherche d'emploi, « qui reposent sur une norme abstraite et supposée universelle du comportement de recherche d'emploi ». Cela passe par un accompagnement plus global et personnalisé des chômeurs. Il est en outre nécessaire de reconnaître l'ensemble des expériences de travail (petits boulots, missions, piges, bénévolats, engagements divers, etc.) et de revoir les normes d'accès au chômage, « définies davantage en fonction de préoccupations budgétaires qu'en fonction de la sociologie de l'emploi ». Les chercheurs préconisent encore que les organismes de contrôle aient une meilleure connaissance des modes de recrutement sur les segments du marché du travail non qualifié, où il est rare de postuler par courriel.

La principale recommandation des chercheurs est de davantage reconnaître les parcours singuliers de ces demandeurs d’emploi, notamment lorsque leur recherche ne rentre pas dans les cases prévues. Ils en appellent à un accompagnement plus adapté au profil du demandeur d’emploi. Il faut poser un diagnostic moins normatif des situations, offrir un réel suivi qui serait ajusté au parcours de la personne et aux vraies possibilités qu’elle a de faire évoluer sa situation. Le rapport questionne également les conditions d’accès aux dispositifs d’aide à l’emploi, l’irréversibilité de l’exclusion, la quasi-impossibilité de recours (trop complexe), et le statut de cohabitant. La régionalisation offre un terrain favorable à la réflexion, le problème est qu’un accompagnement de qualité, c’est coûteux… Les résultats de l’enquête ont permis de dégager près d’une trentaine de recommandations, elles portent sur des aménagements de la politique d’activation en vigueur afin d’en corriger les effets les plus délétères ou vers la définition de nouvelles interventions rompant avec la logique d’activation telle que définie actuellement. En conclusion, l’étude cite les axes principaux suivants:

  1. "Organiser le contrôle comme l’accompagnement autour de la reconnaissance et de la valorisation d’une variété de manières de rechercher un emploi et de définir le travail:
    • La recherche d’emploi ne doit pas être réduite à une comptabilité mais il faut prendre en compte (et mettre en discussion avec les chômeurs) des manières de faire et des rationalités plurielles.
    • Au-delà de l’emploi une multitude d’activités (de travail, rémunéré ou non) façonnent et enrichissent les expériences des chômeurs, et doivent être mobilisées comme appuis pour l’accompagnement.
    • En conséquence, il faut articuler fortement contrôle et accompagnement, au sein d’équipes ou de professionnalités mixtes.
  2. Concevoir une offre de statuts diversifiés afin de répondre à l’hétérogénéité de situations et des manières de les vivre et définir:
    • Des offres d’emplois; ce qui suppose de développer des relations avec des employeurs.
    • Des emplois aidés mais non dévalorisés, par conséquent gérés dans le cadre d’un programme spécifique.
    • Des activités reconnues hors emploi, socle d’une reprise de confiance et d’un accompagnement à venir.
    • Des offres de revenus personnels, socle d’une autonomie et capacité d’agir minimales.
  3. Raisonner en termes de parcours, de circulations et de mobilités, et dès lors anticiper les effets des actions menées et prendre en compte les conséquences pour les individus:
    • Travailler à resserrer les liens avec les chômeurs, notamment les plus vulnérables, par un accompagnement spécifique : renforcé, prenant en compte les composantes de leurs situations, et géré dans la durée par un même conseiller.
    • Prendre en compte les inégalités structurelles (et les stigmatisations) face à l’emploi en modulant les attentes et exigences à l’égard des chômeurs.
    • Préserver les liens avec les chômeurs par la vigilance sur les risques de disqualification de l’institution, qui accentuent les risques d’exclusion, accroissent la méfiance, et partant éloignent du chômage et de l’emploi".

Nous ne pouvons que vous inviter à prendre connaissance de l’enquête. Vous y découvrirez également des résumés des parcours de vie des personnes suivies, ils sont révélateurs à eux seuls des dérives que nos centres constatent au quotidien !

La note de synthèse des principaux résultats, ainsi que le rapport complet sont disponibles à l’adresse suivante : https://uclouvain.be/fr/chercher/girsef/actualites/chomeurs-exclus.html

 

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