Premier retour des Etats Généraux 2017 de CAIPS

Les 19èmes Etats Généraux de CAIPS se tenaient le vendredi 27 octobre 2017 de 9h30 à 13h30 à l’Université de Liège au Sart-Tilman sur le thème « Dignité, Emancipation, Démocratie. Ces valeurs sont-elles solubles dans l’état social actif ? ». Ils associaient l’Université de Liège dans le cadre de son projet « Maison des Sciences de l’Homme », initiative récente cherchant à créer un dialogue entre la société civile et le monde académique sur des débats sociétaux majeurs. Premiers retours…

Cent cinquante personnes ont assisté à ces 19èmes Etats Généraux. Des travailleurs et directeurs de plus de 40 centres affiliés côtoyaient des personnes ressources invitées, dont des représentants du FOREM, de fédérations partenaires (comme ALEAP, ConcertES, l’Interfédération, Lire et Ecrire ou AtoutEI), ou de CPAS… On soulignera ici qu’en fin de matinée, les réactions des personnes présentes étaient particulièrement positives sur la qualité des débats. Les intervenants invités par la fédération en ont chaleureusement été remerciés.

Il s’agissait de questionner la frontière entre l’efficacité de l’activation et la maltraitance générée par celle-ci. Alors qu’émerge la question du sens des actions que nous développons, la fédération CAIPS a mis résolument en avant des valeurs essentielles qui ont toujours soutenu les actions de ses centres affiliés en particulier et du secteur wallon de l’insertion socioprofessionnelle en général. Nous aurions pu en citer d’autres parmi celles qui sont développées dans notre charte telles la solidarité, la justice sociale, l’égalité des chances, ou la laïcité... Nous avons préféré mettre en exergue trois principes marquants des textes légaux auxquels nos services se réfèrent et sont soumis : le droit à la dignité et la loi organique des CPAS, l’émancipation et le décret relatif aux CISP, la démocratie et le décret encadrant l’économie sociale wallonne.

Après le mot de bienvenue du président de la fédération, Etienne LEROY, Didier VRANCKEN, Vice-Recteur à la Citoyenneté, aux Relations Institutionnelles et Internationales de l’ULiège, a tenté une première contextualisation. En résonnance avec nos intentions du jour, il a notamment confirmé que les valeurs que nous mettons en avant n’ont pas disparu, c’est notre rapport à celles-ci qui se reconfigure. Elles ne sont pas évacuées, mais on en perd le fil face au développement de politiques procédurales qui complexifient et opacifient le champ social. Il met en avant la contradiction d’un système qui, d’un côté, postule que chaque citoyen est un être fini, libre, complet apte à faire face à toute situation et, d’un autre côté, met en place des dispositifs permettant de s’y adapter afin de répondre à la précarisation des plus faibles confrontés à l’absence de supports suffisants, tant en termes de propriété que de réseaux, de savoir ou même de maitrise de son propre corps. Le libéralisme, en tant que philosophie morale et politique peine à se définir par les valeurs, s’en remettant plutôt au raisonnement, aux procédures et accorde une priorité aux actions plutôt qu’aux valeurs en soi. En effet, faire un choix sur les valeurs, c’est en fonction même des principes du libéralisme, aller contre les libertés. Il termine par un extrait de l’opuscule d’Alain SUPIOT « De l'éminente dignité des pauvres » qui revisite le sermon éponyme de Bossuet et son étonnante modernité ; il y affirme que sans égalisation des charges, il n’y a pas de communauté entre les hommes. À rebours de ceux qui prêchent aujourd’hui l’abolition de l’État providence…

Rachel BRAHY, coordinatrice de la « Maison des sciences de l’homme » de l’ULiège, et Vanessa VANDIJCK, animatrice à la Maison des jeunes de Saint-Nicolas, ont présenté une expérience originale qui a permis à des jeunes d’un quartier en difficultés d’ouvrir un dialogue avec des professeurs de l’Université de Liège. Elles ont insisté sur la pluralité des savoirs de ces publics et la nécessité de s’ouvrir aux registres des émotions et à leur expression. Il s’agit pour elles, de changer de registre et de tourner le dos au référentiel capacitaire dominant qui néglige notre humanité. Respecter la dignité de nos publics, c’est donc susciter et permettre l’expression des affects, prendre le temps de s’intéresser à l’autre, et contribuer à ce qu’il ait une place à part entière d’abord à nos yeux d’intervenants, ensuite au sein de la société : construire l’égalité dans la générosité du partage. Elles concluent par un proverbe chinois : « Seuls les poissons morts nagent dans le sens du courant ».

Jean-François ORIANNE, sociologue et chercheur à l’ULiège, a abordé la question du devenir de l’action émancipatrice dans le paysage actuel. Cette valeur au caractère collectif affirmé se voit de plus en plus confrontée à la promotion exclusive des notions d’autonomie et de responsabilité individuelle imposées aux sans emploi. S’inspirant de son observation des pratiques du FOREm et de l’ONEm, il y constate le glissement vers un traitement « clinique » du chômage se centrant sur les prétendus troubles de l’employabilité. Ces professionnels visent à mettre l’individu au travail… sur lui-même. L’action des intermédiaires publics du marché du travail repose sur la construction professionnelle de « troubles » de l’employabilité. On ne demande plus aux sans-emplois de trouver du travail ; on leur impose d’en chercher. Leur socialisation se limite à accéder aux codes de la recherche d’emploi. J-F ORIANNE questionne ce caractère autoréférentiel et s’inquiète de la réduction de l’identité de ceux qui y sont soumis. Il convient dès lors d’être attentif à la manière dont cette nouvelle approche est légitimée par les acteurs responsables de sa conception ou sa mise en œuvre. Les discours des décideurs politiques et des cadres administratifs trahissent une nouvelle hiérarchie des priorités où la finalité économique d’adaptation d’une main-d’œuvre disponible prend le dessus par rapport à une finalité sociale de mise à l’emploi.

Bruno FRERE, sociologue et chercheur à l’ULiège, s’est intéressé à la question de la citoyenneté et donc de la démocratie dans nos centres face aux parcours sous contraintes de nos publics. D’emblée, il interroge sur la pertinence de la démarche : « Quel sens y a-t-il à prétendre éduquer à la démocratie et à la citoyenneté les personnes touchées par la précarité alors que ce sont elles qui précisément souffrent de la privatisation de l’économie, et de sa dé-démocratisation » (J-L LAVILLE et B FRERE, « Repenser l’émancipation », Paris - Desclée de Brauwer - à paraitre). Pour lui, la crise de la modernité d’aujourd’hui est semblable à celle du début du XIXème siècle avec le délitement de la société salariale qui a mis plus d’un siècle à se construire. Cette évolution est marquée par la multiplication des emplois aidés, mal ou non rémunérés, fractionnés, à temps partiels, intermittents, ou bénévoles… A l’affaiblissement de la société salariale correspond une crise généralisée de notre société. Il dénonce le mythe de la société de plein emploi et fait référence à cet égard, aux travaux de Thomas PIKETTY qui considère que le chômage est un invariant dans notre système économique. Le travail social est dans une situation schizophrénique qui tient de l’arnaque intellectuelle quand il cherche à responsabiliser un sans-travail alors qu’il n’existe pas d’emploi accessible pour celui-ci. Au contraire, il faut refuser de stigmatiser les chômeurs ; ils disposent de capacités à s’organiser en dehors du travail et de vivre de façon autonome. Comme alternative, il évoque la possibilité de proposer un état social « inactif » octroyant - pourquoi pas ? - l’allocation universelle. Des initiatives de l’économie coopérative peuvent apporter des premières réponses, comme le réseau liégeois de « la ceinture aliment-terre » qui s’est fixé pour objectif de structurer la réflexion et un plan d’action en faveur du développement de marchés pour les produits locaux, « bons, propres et justes », accessibles à l’ensemble de la population.

Avec la finalisation des actes de la journée, vous aurez accès aux résumés complets de leurs interventions bientôt, ainsi que du débat d’un excellent niveau qui a suivi.

Nous terminerons ce premier retour en nous centrant sur les conclusions politiques de la fédération présentée par le coordinateur de la fédération, Jean-Luc VRANCKEN. D’emblée, il signale que la plus grande difficulté pour nous, a été de prendre distance, de nous extraire de la technicité et de la complexité réglementaire auxquelles nous sommes confrontés. Elles brouillent les cartes et affectent notre disponibilité à la réflexion, à revenir à ce que nous pourrions appeler nos fondamentaux ou à questionner l’adéquation de nos actions à nos valeurs. L’état social actif, ce concept récent et encore peu défini, est un enjeu porteur pour nous inviter au débat et à cette indispensable prise de recul.

Il est convenu de dire que ce nouveau cadre conceptuel général hérité de la fin du 20ème siècle a été théorisé par un conseiller de Tony Blair, Anthony GIDDENS et importé chez nous par l’ancien président du parti socialiste flamand, sp.a, Frank VANDENBROUCKE. C’est sans doute de cette façon que l’histoire traitera de l’état social actif. Cela semble écrit à l’avance. Il y a pourtant une autre vérité. La nôtre. Des citoyens, des militants, des travailleurs sociaux, des mandataires locaux ont joué un rôle majeur dans l’émergence de l’accompagnement des personnes les plus marginalisées et de leur « activation » dans la deuxième moitié des années 70, avec, pour notre secteur, l’apparition des premières EAP et OISP, devenues respectivement depuis EFT et DéFI. Cette évolution concerne aussi d’autres domaines comme par exemple l’intégration des personnes handicapées jusque-là reléguées dans des institutions fermées, le pénal avec l’apparition des peines alternatives, ou la santé mentale avec la fermeture de lits psychiatriques pour convertir ces moyens dans des suivis en milieu de vie. Cette mobilisation a débouché sur l’émergence de nouvelles organisations et pratiques autour de l’accompagnement, mot clé pour de nouvelles politiques sociales toujours en cours de développement.

Tel que nous le concevons depuis quarante ans, l’accompagnement a pour principal objectif de placer la personne au cœur du processus, de miser sur ses potentialités et ses ressources, mais aussi sur celles de son entourage. Il se développe dans un cadre essentiellement relationnel et plus précisément, sur la volonté de recréer du lien social autour de l’usager. Tout accompagnement est contractuel ; il repose sur l’établissement d’un contrat passé entre la personne et le service. Ce contrat est d’ailleurs moins un contrat au sens strict du terme qu’un outil de travail, cet outil permet de donner du sens à la relation et de clarifier celle-ci. Cette relation se construit pas à pas ; elle se veut et se doit d’être la plus égalitaire possible. Autrement dit, l’accompagnement repose sur une pleine et entière participation et donc une implication de la personne. Il s’agit de « faire avec » la personne au lieu de « faire pour ».

L’accompagnement ne peut coexister avec une contrainte qui débouche sur une sanction ou une exclusion. Sous contrainte, l’accompagnement devient un alibi ; il masque le vrai visage d’un système qui multiplie les injonctions paradoxales tout en augmentant sans cesse le contrôle social via les institutions. Le problème est dans le système, non dans la personne. Nous nous efforçons d’équiper les individus pour leur permettre de mieux exister. Faut-il encore le redire ? Ce ne sont pas les personnes qui se sont éloignées de l’emploi, mais la société et l’emploi qui se sont éloignés des personnes.

Dès le début des années 2000, cette démarche collective et spontanée d’aide sans contrainte est compromise par la remise en cause de l’état providence et sa conditionnalité renforcée des aides sociales financières, son accroissement du contrôle social, ou ses sanctions pour les plus récalcitrants. Les professionnels de l’accompagnement ne veulent pas devenir des instruments d’exclusion. L’accepter, c’est se soumettre à la souffrance professionnelle rencontrée sur le terrain. Le refuser, c’est construire des pratiques en cohérence avec nos valeurs.

Mais que faire alors ?

La proposition stratégique de la fédération se résume en deux adjectifs : politique - pratique.

Abordons d’abord le politique ou encore le collectif.

Dès fin 2013, des acteurs wallons de la formation et de l’insertion ont mis sur pied une nouvelle dynamique qui a débouché sur les actes des « Assises de l’insertion ». Cette nouvelle dynamique repose sur une concertation aussi large que possible, capable d’apporter des réponses intégrées. Elle tente de construire de nouvelles alliances entre un service public fort et des acteurs associatifs forts. Il s’agit de créer des conditions indispensables pour assurer plus de cohésion sociale, plus de justice et plus d’équité.

L’objectif premier de ces Assises a donc été de revisiter l’insertion et particulièrement l’accompagnement des demandeurs d’emploi. Son objectif est essentiellement l’amélioration continue de la qualité de la vie et du bien-être humain, tant localement que globalement. Ce processus participatif et démocratique a produit des « Actes » qui ont été transmis aux politiques. A ce jour l’impact est nul ou à peu près. Nous ne pouvons en rester là. Ils contiennent de nombreuses propositions concrètes pour réformer et renforcer les politiques d’emploi et de formation en région wallonne. Citons parmi d’autres : accompagnement personnalisé tenant compte de la personne dans sa globalité, respect de la vie privée et du secret professionnel, sécurité financière des parcours d’insertion des personnes, développement de l’emploi pour les personnes peu qualifiées, valorisation des méthodes et bonnes pratiques, incitants spécifiques aux entreprises qui offrent des emplois durables et de qualité aux personnes éloignées de l’emploi.

La fédération doit s’attacher à décliner ces différentes propositions et les compléter dans un mémorandum pour les élections régionales et fédérales de 2019. Nous espérons le partager avec d’autres acteurs de l’économie sociale et du non marchand pour lui donner plus d’impact.

Passons au deuxième niveau : le pratique.

Nous ne pouvons pas attendre que nos propositions soient en tout ou en partie entendues. Nos publics sont dans nos centres, ils ne peuvent attendre. Et nous n’avons pas attendu. De nombreux centres font déjà de la résistance par exemple, quand nous refusons de transmettre des données intimes concernant les stagiaires au Fonds Social européen, ou encore quand nous ne recherchons pas si la personne est en médiation de dettes ou pas pour le compte du Forem.

Résister, c’est bien. Construire, c’est mieux. Les décrets encadrant les Centres d’Insertion SocioProfessionnelle ou les Services d’Insertion Sociale sont certes de plus en plus contraignants sur le plan administratif. Mais elles ne disent rien sur les modalités de mise en œuvre ou les programmes. Cette liberté pédagogique à laquelle nous veillons nous donne des boulevards pour mettre en œuvre au quotidien des pratiques en résonnance avec les valeurs de dignité, de démocratie et d’émancipation sociale. C’est notre liberté. C’est aussi notre volonté et notre devoir. C’est le cas quand dans l’accompagnement dit psychosocial, nous cherchons à ce que nos publics utilisent leurs droits sociaux pour accéder à une aide sociale. C’est le cas quand nous leur permettons d’accéder à de nouvelles pratiques culturelles. C’est encore le cas quand nous favorisons l’expression citoyenne dans les groupes de parole ou les spectacles que nous mettons en place avec les stagiaires. Nos bonnes pratiques existent, encore faut-il les affermir, les promouvoir et soutenir la création d’innovations.

Une marge de manœuvre existe, il est de notre responsabilité de l’utiliser au maximum et de tenter ensemble de l’élargir.

L’intervention du représentant de la fédération se termine sur deux citations :

  • « Croyez en vos rêves et ils se réaliseront peut-être. Croyez en vous et ils se réaliseront sûrement ». (Martin Luther King)
  • « Il faut viser la lune, parce qu’au moins, si vous échouez, vous finirez dans les étoiles ». (Oscar Wilde)

Les travaux conclus (très temporairement), la journée s’est poursuivie - comme c’est devenu une habitude - autour d’échanges conviviaux qui ont duré le reste de l’après-midi (voire plus) pour certains…

Jean-Luc VRANCKEN

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